_La crise autour du contrat de scanning opposant SGS, le Port autonome de Douala, le ministère des Finances et la Primature a occupé le débat public. Mais elle a surtout révélé un problème plus grave : pendant près de sept ans, un outil clé de sécurité et de mobilisation des recettes a fonctionné avec de sérieux angles morts. Les conséquences sont concrètes : pertes financières, risques sécuritaires et, au final, un coût direct pour les citoyens._
Un clash institutionnel qui cache l’essentiel
À première vue, le dossier du scanning au Port de Douala ressemble à un conflit classique entre administrations et opérateurs, autour de contrats et de compétences. Ce type de situation n’est pas nouveau. Mais en se concentrant uniquement sur ce face-à-face institutionnel, le débat public a manqué l’essentiel.
Le vrai problème n’est pas de savoir qui a juridiquement raison, mais de constater qu’un dispositif stratégique est resté partiellement opérationnel pendant près de sept ans, sans explication claire sur les causes et les conséquences de ce retard.
Sept ans de retard, des coûts bien réels : Ce retard n’est pas théorique. Il a eu des effets mesurables.
En 2025, le trafic portuaire du Cameroun a atteint environ 23,7 millions de tonnes, avec Douala comme principal point de passage. Les recettes douanières dépassent 1 000 milliards de FCFA par an. Pendant ces années, le port a fonctionné avec un système de contrôle incomplet. Résultat :
– des conteneurs bloqués plus longtemps,
– des délais de sortie allongés,
– des coûts logistiques supplémentaires.
Pour une PME importatrice, quelques jours de blocage peuvent suffire à transformer un bénéfice en perte. Ces surcoûts sont ensuite intégrés dans les prix. Le citoyen les retrouve dans le coût des produits de base : alimentation, médicaments, matériaux de construction. Le retard du scanning a donc contribué à renchérir le coût de la vie et donc appauvrir les citoyens.
Sécurité : des angles morts qui fragilisent tout le système
Le scanning n’est pas qu’un outil fiscal. Il sert aussi à protéger le pays. Il permet de détecter des produits dangereux, des cargaisons suspectes et de limiter certains trafics.
Quand le système est incomplet ou mal utilisé, le contrôle devient sélectif. Des marchandises peuvent passer avec une vérification insuffisante, notamment sur des flux jugés moins prioritaires.
Dans un port qui traite plus de 20 millions de tonnes par an, même une petite part de flux mal contrôlés représente un risque sérieux.
Pour le citoyen, cela signifie une exposition accrue à des produits dangereux ou contrefaits et une pression supplémentaire sur les forces de sécurité*. La sécurité nationale commence aux points d’entrée.
Recettes publiques : des milliards qui échappent encore
La question des recettes est centrale : À l’échelle nationale, les Douanes estiment que la fraude et la contrebande font perdre entre 200 et 250 milliards de FCFA par an à l’État. Douala concentre environ 85 % du commerce extérieur, ce qui en fait un point clé de cette problématique.
Même sans chercher à tout récupérer, une amélioration prudente du contrôle des recettes douanières — représenterait des dizaines voire des centaines de milliards par an.
Ces montants pourraient financer des centres de santé, des écoles ou l’entretien de routes. À l’inverse, quand ces recettes ne sont pas sécurisées, l’État s’endette davantage, et le citoyen paie deux fois : par la dette et par l’insuffisance des services publics.
On ne peut pas emprunter toujours plus tout en laissant filer des recettes évitables.
CDEC : l’opacité financière en arrière-plan
Les angles morts ne concernent pas seulement les conteneurs. Ils concernent aussi l’argent lié à l’activité portuaire : cautions douanières, consignations, dépôts administratifs.
Ces fonds devraient être centralisés à la Caisse des Dépôts et Consignations (CDEC) pour être sécurisés et tracés. Or, sur environ 400 milliards de FCFA identifiés comme transférables, seule une partie a été effectivement centralisée.
Le maintien de certaines cautions hors du périmètre de la CDEC prolonge des zones d’opacité. Là encore, le résultat est simple : moins de transparence, moins de ressources disponibles, et moins de bénéfices visibles pour les citoyens.
Responsabilités : comprendre pour ne pas répéter
Le problème n’est pas qu’il y ait eu des contraintes techniques ou institutionnelles. Le vrai problème est l’absence d’explication publique claire.
– Qui devait faire quoi ?
– Qu’est-ce qui n’a pas été fait à temps ?
– Pourquoi ?
– Et avec quelles conséquences financières et sécuritaires ?
Les responsabilités sont partagées : administration, prestataire, autorités de tutelle. Tant que ces responsabilités ne sont pas clarifiées, les mêmes erreurs risquent de se reproduire sur d’autres projets stratégiques.
Le rôle du Parlement : passer du débat à la correction
La sortie par le haut est institutionnelle. Elle passe par le Parlement. Non pour désigner des coupables, mais pour établir les faits et corriger les failles.
Des auditions ciblées peuvent permettre de reconstituer le calendrier réel, d’estimer le manque à gagner lié aux retards et de proposer des règles plus strictes : suivi renforcé des contrats, pénalités en cas de dérive, mécanismes d’alerte précoce.
Des indicateurs simples pour un vrai suivi citoyen
La transparence n’a de sens que si elle est mesurable. Quelques indicateurs suffisent :
– délais moyens de sortie des conteneurs,
– taux réel de scanning,
– montants transférés à la CDEC,
– recettes sécurisées grâce au dispositif.
Publiés régulièrement, ces chiffres permettraient aux citoyens, aux médias et aux parlementaires de juger sur pièces.
Remettre le citoyen au centre
La crise du scanning au port de Douala a révélé bien plus qu’un conflit institutionnel. Elle a mis en évidence une faiblesse dans la gestion de la sécurité et des finances publiques.
Si cette crise conduit à plus de clarté, à une meilleure sécurisation des recettes et à un suivi public des résultats, elle aura servi à quelque chose d’essentiel : améliorer concrètement la vie des citoyens. La transparence n’est pas un slogan. Elle n’a de valeur que lorsqu’elle produit des résultats visibles.
Par Charles Menye – Président du Comité Citoyen de Vigilance Financière CEMAC (CVFC)



















