À l’occasion de ses 43 ans, célébrés le 19 octobre 2026 à Libreville, la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) fait face à un impératif économique : transformer un marché régional de 218 millions d’habitants en débouchés commerciaux et industriels. Son plan stratégique 2026-2030 prévoit un budget indicatif de 249,86 milliards de FCFA, alors que les échanges intrarégionaux restent marginaux et que les besoins en infrastructures demeurent considérables.
Quarante-trois ans après sa création, la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) veut franchir une nouvelle étape dans la construction du marché régional. Au-delà des ambitions politiques, l’enjeu est désormais de réduire la fragmentation des économies, de faciliter les échanges entre les pays membres et de stimuler la création de valeur au sein d’un espace qui rassemble environ 218 millions d’habitants.
La célébration du 43ᵉ anniversaire de l’organisation et de la Journée de l’intégration régionale, organisée le 19 octobre 2026 à la Cité de la démocratie de Libreville, au Gabon, a remis cette problématique au centre des discussions. Placée sous le thème « Consolider l’intégration régionale pour une Afrique centrale intégrée, pacifique, prospère et solidaire », la rencontre a réuni des responsables de la Commission de la CEEAC, des représentants des États membres et des autorités gabonaises.
Mais le principal indicateur de performance de l’organisation se situe désormais dans sa capacité à convertir les engagements communautaires en résultats économiques mesurables : davantage de produits régionaux vendus sur les marchés voisins, des coûts logistiques réduits, des investissements transfrontaliers et des emplois liés à la transformation locale.
Un commerce intrarégional encore marginal
Le diagnostic est préoccupant. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les échanges intrarégionaux ne représentaient que 1,6 % des exportations totales de l’Afrique centrale en 2023. Cette faible proportion illustre les difficultés rencontrées par les économies de la région pour développer des circuits commerciaux complémentaires et tirer parti de leurs marchés respectifs.
Les déficits d’infrastructures constituent l’un des principaux obstacles. Routes insuffisantes ou dégradées, corridors logistiques peu performants, connectivité numérique limitée et procédures frontalières contraignantes renchérissent les échanges et compliquent l’accès des entreprises aux marchés voisins.
Dans son analyse consacrée aux infrastructures et à la transformation productive en Afrique centrale, publiée en 2025, l’OCDE estime que la région devrait investir environ 15 milliards de dollars par an jusqu’en 2040 pour répondre à ses besoins infrastructurels et se rapprocher des niveaux de productivité d’économies comparables. Les transports représenteraient 74 % de ces besoins et le numérique 18 %.
Ces investissements sont déterminants pour développer les chaînes de valeur régionales. Une meilleure connexion entre les bassins agricoles, les zones industrielles, les plateformes logistiques et les ports pourrait notamment faciliter l’approvisionnement des entreprises, élargir les débouchés des producteurs et réduire les coûts supportés par les opérateurs économiques.
Le corridor Douala-Bangui illustre concrètement ces enjeux. En juin 2026, la Banque mondiale a annoncé l’approbation d’un programme de 1,12 milliard de dollars destiné à moderniser cet axe stratégique reliant le Cameroun à la République centrafricaine. La première phase mobilise 525 millions de dollars pour la réhabilitation d’infrastructures prioritaires, la sécurité routière et les réformes relatives à l’entretien des routes. Selon l’institution, le corridor, long de plus de 1 400 kilomètres, supporte plus de 80 % du commerce extérieur centrafricain.
Ce projet montre que l’intégration économique ne dépend pas uniquement des accords commerciaux. Elle repose également sur la capacité à acheminer les marchandises à des coûts compétitifs, à limiter les retards et à assurer la continuité des chaînes d’approvisionnement.
Un plan de 249,86 milliards de FCFA pour passer aux résultats
Pour répondre à ces contraintes, la CEEAC dispose désormais d’un cadre stratégique couvrant la période 2026-2030. Selon le document stratégique publié par l’organisation, le Plan stratégique indicatif à moyen terme (PSIMT) prévoit un budget pluriannuel indicatif de 249,86 milliards de FCFA, dont 70 % sont destinés aux investissements. Il constitue le premier cycle opérationnel de la Vision 2050 de la Communauté.
Le plan s’articule autour de six piliers, dont l’intégration économique, monétaire, financière et commerciale, le développement des infrastructures, la transformation agricole et agro-industrielle, ainsi que le renforcement de la gouvernance institutionnelle.
L’objectif est de faire évoluer la CEEAC vers un marché dans lequel la circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes devient plus fluide. Cette orientation doit également contribuer à la diversification des économies, au développement des capacités productives et à une meilleure articulation avec la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
La question du financement reste toutefois centrale. Le budget annoncé constitue une enveloppe indicative pluriannuelle et ne doit pas être confondu avec des ressources déjà intégralement mobilisées ou des dépenses effectivement exécutées. La réussite du plan dépendra notamment de la contribution des États membres, de la mobilisation de partenaires financiers et de la capacité de la Commission à sélectionner, préparer et suivre des projets capables de produire des effets économiques vérifiables.
Dans cette perspective, la Banque africaine de développement et la CEEAC ont engagé des travaux en vue d’élaborer le Document de stratégie d’intégration régionale pour l’Afrique centrale 2026-2031. D’après la Banque africaine de développement, l’institution avait mobilisé 1,23 milliard de dollars pour 28 projets régionaux entre 2019 et décembre 2025. À la date du 31 juillet 2026, son portefeuille régional en Afrique centrale comptait 37 opérations représentant 1,69 milliard de dollars de financement.
Les deux institutions ont notamment identifié les infrastructures régionales, les corridors multimodaux, les interconnexions énergétiques et les pôles industriels de transformation comme des leviers pour améliorer la compétitivité, développer les chaînes de valeur et stimuler les échanges entre pays.
Le financement communautaire, condition de l’intégration
Au cours des célébrations de Libreville, le président en exercice de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEEAC, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, a appelé les États membres à dépasser le caractère symbolique de l’anniversaire et à respecter leurs engagements financiers. Le président de la Commission, l’ambassadeur Dr Ezéchiel Nibigira, a pour sa part relevé les avancées institutionnelles et les difficultés qui continuent de freiner le processus d’intégration.
L’insistance sur les contributions financières intervient alors que le PSIMT 2026-2030 prévoit l’application intégrale de la Contribution communautaire d’intégration (CCI) à partir de janvier 2026, afin de réduire la dépendance de l’organisation aux financements extérieurs. L’effectivité de cette mesure et la régularité des versements seront déterminantes pour assurer la continuité des programmes communautaires.
La gouvernance des projets représente un autre enjeu. Les financements disponibles ne produisent des effets économiques que si les opérations sont correctement préparées, exécutées dans les délais et accompagnées de mécanismes de suivi. La Banque africaine de développement a d’ailleurs souligné, dans ses échanges avec la CEEAC, la nécessité d’améliorer la maturation des projets, la mobilisation des cofinancements et les capacités des structures chargées de leur exécution.
L’objectif est également de faire participer davantage le secteur privé à la dynamique régionale. Pour les entreprises, un marché mieux intégré pourrait ouvrir de nouveaux débouchés, faciliter les investissements transfrontaliers et favoriser la spécialisation des unités de production. Mais ces perspectives supposent un environnement réglementaire plus prévisible et une réduction effective des obstacles administratifs et logistiques.
La croissance régionale à l’épreuve de la diversification
Les enjeux de l’intégration dépassent la seule question des échanges commerciaux. Dans son Baromètre économique de la CEMAC publié en 2026, la Banque mondiale estime que la croissance de la sous-région a ralenti à 2,6 % en 2025, contre 3,2 % en 2024. Le revenu par habitant a reculé de 0,1 %, tandis que les hydrocarbures représentaient encore environ 70 % des exportations régionales. Ces données concernent la CEMAC et non l’ensemble des onze membres de la CEEAC, mais elles illustrent les contraintes économiques auxquelles une partie importante de l’Afrique centrale reste confrontée.
La diversification productive apparaît ainsi comme un prolongement nécessaire de l’intégration commerciale. Le développement de filières agricoles et agro-industrielles, la transformation locale des ressources naturelles, l’interconnexion des réseaux électriques et l’amélioration de la logistique pourraient contribuer à réduire la dépendance aux matières premières et à renforcer les échanges de produits à plus forte valeur ajoutée.
La CEEAC devra également veiller à ce que les bénéfices de cette dynamique dépassent les grands pôles économiques et les opérateurs déjà établis. L’accès des petites et moyennes entreprises aux marchés régionaux, la création d’emplois et la réduction des coûts supportés par les consommateurs constituent des critères essentiels pour mesurer les retombées de l’intégration.
Créée à Libreville le 18 octobre 1983, la CEEAC regroupe onze États membres. La réforme institutionnelle engagée avec le traité révisé, adopté en décembre 2019 et entré en vigueur en août 2020, a posé les bases d’un fonctionnement renouvelé. La Vision 2050 et le plan stratégique 2026-2030 doivent désormais donner une traduction opérationnelle à cette ambition.
Quarante-trois ans après sa naissance, le principal défi de la Communauté reste donc de transformer sa dimension institutionnelle en puissance économique collective. La progression des échanges intrarégionaux, l’exécution des investissements annoncés, la mobilisation durable des ressources et la diversification des productions seront les indicateurs les plus révélateurs de sa capacité à faire de l’intégration un moteur de croissance pour l’Afrique centrale.




















