« La conquête du marché continental africain dépendra de la capacité des entreprises camerounaises à réduire leurs coûts, à améliorer leur productivité et à transformer localement les matières premières ». Pour Jean-Luc Mataski, de la Commission économique pour l’Afrique, l’urgence est désormais de rendre effectives les réformes déjà engagées, tout en renforçant les infrastructures, le capital humain et le dialogue public-privé.
L’accès à un marché continental de plus de 1,3 milliard de consommateurs représente une opportunité importante pour l’économie camerounaise. Mais cette ouverture ne garantit pas, à elle seule, une augmentation des exportations ni une amélioration de la rentabilité des entreprises. La capacité à produire à des coûts compétitifs, à respecter les normes et à acheminer les marchandises dans de bonnes conditions déterminera la place que le Cameroun pourra occuper dans les échanges africains.
C’est l’un des principaux enjeux ressortis des travaux de la 12e session du Cameroon Business Forum, consacrée à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) et à la transformation productive. Dans son intervention, le Premier ministre Joseph Dion Ngute a placé l’industrialisation, l’import-substitution et le développement du secteur privé au cœur de la stratégie économique du gouvernement.
L’objectif est de réduire la dépendance aux importations en développant la production nationale, de transformer les matières premières sur place et de générer davantage de valeur ajoutée. L’agro-industrie, la sidérurgie, les matériaux de construction, l’énergie et l’économie numérique figurent parmi les domaines identifiés comme prioritaires.
Des coûts de production qui conditionnent la conquête des marchés
Pour les entreprises, l’accès à de nouveaux débouchés dépend d’abord de leur compétitivité. Les coûts de l’énergie, du transport et de la logistique pèsent sur les prix de revient, tandis que les contraintes administratives peuvent ralentir les opérations commerciales et compliquer l’accès aux marchés extérieurs.
Le développement des infrastructures apparaît donc comme un facteur déterminant. L’amélioration des capacités portuaires, des réseaux routiers, des installations énergétiques et des moyens de télécommunication doit contribuer à réduire les coûts, à fiabiliser les chaînes d’approvisionnement et à faciliter la circulation des marchandises.
Le gouvernement met également en avant la formation professionnelle et la mobilisation de mécanismes de financement adaptés aux besoins des entreprises. Ces leviers sont essentiels pour permettre aux opérateurs d’accroître leurs capacités de production, de moderniser leurs équipements et de satisfaire aux exigences des marchés africains.
L’enjeu ne se limite toutefois pas à l’investissement dans les infrastructures ou à l’adoption de nouveaux textes. Il concerne également l’application effective des réformes, leur suivi et l’évaluation de leurs résultats.
C’est précisément le point souligné par Jean-Luc Mataski, directeur du Bureau sous-régional pour l’Afrique centrale de la Commission économique pour l’Afrique (CEA). Selon lui, le Cameroun et les autres économies de la sous-région disposent déjà d’un ensemble de réformes dont l’application doit maintenant être accélérée.
Au-delà de la dématérialisation des procédures et de la réduction des délais de création des entreprises, il estime nécessaire d’améliorer l’environnement dans lequel celles-ci évoluent. La qualité des infrastructures énergétiques, les moyens de transport, la connectivité et le développement du capital humain sont autant de facteurs qui influencent directement la productivité.
Le responsable de la CEA insiste également sur la nécessité de renforcer les mécanismes de suivi-évaluation et de rendre plus opérationnel le dialogue entre les pouvoirs publics et le secteur privé. L’objectif est de mesurer les progrès accomplis et de corriger les obstacles qui continuent de freiner l’activité économique.

La ZLECAf, un débouché à condition de renforcer l’offre locale
L’intégration commerciale constitue un défi particulier pour l’Afrique centrale. Jean-Luc Mataski relève que les échanges intrarégionaux restent faibles : ils représenteraient moins de 15 % du commerce en Afrique centrale, contre environ 3 % au sein de la zone évoquée dans son intervention. Ces chiffres illustrent, selon lui, la marge de progression disponible pour les économies de la sous-région.
Le Cameroun, dont l’économie présente une base industrielle et une diversification relativement importantes à l’échelle de la CEMAC, dispose d’atouts pour élargir ses débouchés. La réduction des barrières tarifaires et non tarifaires pourrait faciliter l’accès des entreprises aux marchés voisins, à condition que les capacités de production suivent.
La priorité doit donc porter sur l’augmentation de la valeur ajoutée des produits. Les marchés africains offrent des perspectives pour les biens manufacturés et les produits transformés, mais les entreprises doivent pouvoir fournir des volumes suffisants, maintenir une qualité constante et maîtriser les coûts d’acheminement.
L’amélioration des procédures douanières, la fluidité du passage aux frontières et l’aménagement des corridors commerciaux doivent accompagner cette montée en puissance. La conformité aux normes et la maîtrise des règles d’origine sont également nécessaires pour permettre aux produits fabriqués au Cameroun de bénéficier effectivement des préférences commerciales de la ZLECAf.
PME, femmes et jeunes : les conditions d’une ouverture inclusive
Pour Jean-Luc Mataski, la stratégie de conquête des marchés africains ne doit pas se limiter aux grandes entreprises. Les petites et moyennes entreprises occupent une place prépondérante dans le tissu économique camerounais, mais leurs capacités financières, techniques et commerciales peuvent limiter leur participation aux échanges régionaux.
L’accès au financement, à la formation et aux réseaux commerciaux constitue donc un enjeu majeur. Une attention particulière doit être accordée aux entreprises dirigées par des femmes et des jeunes, afin qu’elles puissent développer leurs activités et saisir les opportunités offertes par l’intégration continentale.
Cette approche suppose aussi de renforcer la coopération entre les administrations, les institutions financières et les organisations professionnelles. La ZLECAf ne produira pleinement ses effets que si les entreprises disposent d’un environnement favorable et de moyens concrets pour accéder aux marchés.
Au final, la transformation industrielle du Cameroun dépendra moins de la multiplication des annonces que de la capacité à appliquer les réformes, à améliorer les infrastructures et à accompagner durablement les acteurs productifs. La conquête du marché africain se jouera ainsi sur la compétitivité réelle des entreprises, la transformation locale des ressources et la capacité à convertir les opportunités commerciales en investissements, en emplois et en valeur ajoutée.



















