À Douala, la 11ᵉ caravane de sensibilisation aux Centres de gestion agréés a placé la formalisation, la compétitivité et l’accès aux marchés africains au cœur des échanges. Derrière cet accompagnement des entrepreneurs se joue un enjeu plus large : élargir la base productive et fiscale du Cameroun.
À Douala, les petites et moyennes entreprises ont été au centre d’un important rendez-vous économique les 1er et 2 septembre 2026. La capitale économique a accueilli la 11ᵉ édition de la caravane de sensibilisation pour l’adhésion des PME aux Centres de gestion agréés (CGA), sous la présidence d’Achille Bassilekin III, ministre des Petites et Moyennes Entreprises, de l’Économie sociale et de l’Artisanat (MINPMEESA). Organisée à la Salle des fêtes d’Akwa, la rencontre avait pour thème : « Optimisation du dispositif d’accompagnement des entrepreneurs dans les CGA : défis, stratégies et perspectives ».
L’objectif affiché dépassait la simple promotion d’un dispositif administratif. Il s’agissait de rapprocher les entrepreneurs des outils susceptibles d’améliorer leur gestion, leur conformité fiscale, leur accès au financement et, à terme, leur capacité à intégrer des chaînes de valeur plus structurées. Dans une économie où le secteur informel demeure majoritaire, la formalisation apparaît ainsi comme un instrument de transformation économique autant qu’un enjeu de mobilisation des recettes publiques.
À Douala, la formalisation devient un enjeu de croissance
Le choix de Douala n’est pas anodin. La ville concentre près de 38 % des PME formelles du Cameroun, selon les données présentées lors de la caravane. Elle constitue donc un laboratoire privilégié pour mesurer les effets d’un meilleur accompagnement des entreprises sur la production, l’emploi et la fiscalité.
Les statistiques du MINPMEESA donnent la mesure du potentiel. En 2024, le Cameroun comptait 443 524 PME en activité sur un total de 444 302 entreprises recensées dans cette catégorie statistique, soit une progression de 12,8 % du stock des PME par rapport à 2023. Dans le même temps, 21 132 nouvelles PME ont été créées dans les Centres de formalités de création des entreprises, contre 19 651 un an plus tôt.
Cette dynamique traduit une montée progressive de l’entrepreneuriat formel. Mais elle révèle également l’ampleur du travail restant à accomplir. Pour le gouvernement, les CGA doivent permettre aux entrepreneurs de mieux tenir leur comptabilité, de comprendre leurs obligations fiscales et de disposer d’une information financière susceptible de renforcer leur crédibilité auprès des banques et autres partenaires.

3,7 millions d’unités informelles : le vaste chantier de la transformation
Le véritable défi se situe toutefois en dehors du périmètre des entreprises déjà formalisées. Le MINPMEESA estime à 3,7 millions le nombre d’unités de production informelles au Cameroun en 2024, contre un peu moins de 600 000 unités formelles. Le secteur informel représente par ailleurs plus de 80 % des acteurs productifs et contribue à hauteur de 58 % au PIB, selon l’annuaire statistique du ministère.
Cette masse économique constitue à la fois une force et une fragilité. Les données montrent que 95,7 % des unités de production informelles ne disposent pas de numéro de contribuable, 97,4 % ne sont pas inscrites au registre du commerce, 97,5 % ne possèdent pas de carte professionnelle et 99,5 % ne sont pas affiliées à la CNPS.
La formalisation ne doit donc plus être perçue uniquement sous l’angle de l’impôt. Elle renvoie également à la bancarisation, à l’accès au crédit, à la protection sociale, à la capacité de produire des états financiers fiables et à l’intégration dans les marchés publics et les chaînes de valeur. C’est précisément sur ce terrain que les CGA cherchent à apporter une réponse aux entrepreneurs.
Artisanat : un réservoir d’emplois encore sous-exploité
L’autre enjeu est celui de l’artisanat. En 2024, le MINPMEESA a recensé 3 602 nouvelles unités de production artisanale (UPA) enregistrées dans les Bureaux communaux d’artisanat, en légère progression par rapport à 2023. Ces unités se répartissaient entre l’artisanat d’art, l’artisanat de production et l’artisanat de service.
Le potentiel économique de ce secteur apparaît également dans les perspectives d’emploi. Les nouvelles PME, organisations de l’économie sociale et UPA créées en 2024 représentaient 142 160 emplois prévisionnels, dont 75,5 % portés par les PME, 22 % par les organisations de l’économie sociale et 2,5 % par les unités de production artisanale.
La dimension féminine est également significative. Les femmes représentaient 31,39 % des créateurs de PME en 2024, tandis qu’elles constituaient 53,37 % des acteurs du secteur de l’artisanat. Ces chiffres renforcent l’enjeu de l’inclusion économique et financière dans les politiques publiques destinées aux petites entreprises.

Pauline Étoile Biumla : quand l’accompagnement produit des effets
Pour Pauline Étoile Biumla, promotrice de Biumla Drinks à Douala, l’adhésion à un CGA s’est traduite par une amélioration concrète de la gestion de son entreprise. Présente dans le dispositif depuis un an, elle estime que l’accompagnement reçu lui permet notamment de mieux suivre les questions fiscales et comptables et de consacrer davantage de temps à la production et à la distribution.
« Grâce à notre adhésion à ce CGA, nous voyons notre gestion quotidienne plus fluide et beaucoup plus améliorée, notamment en ce qui concerne la fiscalité, la comptabilité et même en termes d’accompagnement », témoigne-t-elle.
Créée le 13 avril 2020, Biumla Drinks est passée de trois personnes à six employés. Selon sa promotrice, sa capacité de production est passée de 500 à 1 500 bouteilles par jour, avec une amélioration de la qualité et de la quantité produites. Elle attribue également une part importante de cette progression à l’appui reçu du ministère à travers deux subventions. Un exemple qui illustre, à l’échelle d’une entreprise, l’articulation recherchée entre accompagnement public, structuration administrative et montée en capacité productive.
OHADA, ZLECAf : préparer les entreprises à franchir les frontières
La formalisation prend tout son sens lorsqu’elle ouvre la voie à des marchés plus vastes. Le Cameroun évolue dans l’espace OHADA, qui regroupe aujourd’hui 17 États et dont la mission consiste notamment à harmoniser le droit des affaires afin de renforcer la sécurité juridique et judiciaire des entreprises et des investisseurs.
À cette architecture juridique s’ajoute la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), dont l’ambition est de créer un marché africain intégré des biens et services, de faciliter les investissements et la circulation des capitaux et de renforcer la compétitivité des économies du continent.
Pour les PME camerounaises, l’enjeu est donc désormais de passer d’une logique de survie sur le marché domestique à une logique de croissance et d’intégration régionale. Mais pour exporter, sous-traiter ou attirer des investisseurs, une entreprise doit pouvoir démontrer sa capacité de production, sa traçabilité comptable, sa conformité fiscale et sa solidité juridique. Les CGA se retrouvent ainsi au premier maillon de cette chaîne de transformation.
Du marché camerounais au marché africain, le changement d’échelle
La ZLECAf offre potentiellement aux entreprises camerounaises un espace commercial beaucoup plus vaste. Encore faut-il qu’elles soient suffisamment structurées pour en tirer profit. La transformation locale, l’amélioration de la qualité, la certification, la maîtrise des coûts, l’accès au financement et la capacité à honorer des commandes plus importantes deviennent alors des conditions de compétitivité.
Cette perspective rejoint les orientations du MINPMEESA, qui met désormais l’accent sur la structuration des acteurs, l’optimisation de l’accompagnement, la transformation et la modernisation des unités de production ainsi que leur intégration dans les chaînes de valeur nationales et internationales.
Le défi est particulièrement important pour les entreprises opérant dans l’agro-industrie, l’artisanat, les services, la transformation locale et les industries légères. Dans ces secteurs, le passage de l’informel au formel peut permettre de transformer des activités dispersées en véritables unités productives capables de créer davantage de valeur ajoutée et de se positionner sur les marchés sous-régionaux et continentaux.
Croissance et recettes publiques : derrière les CGA, un enjeu macroéconomique
Derrière la question des CGA se dessine donc un enjeu macroéconomique. Le Cameroun cherche à accélérer une croissance qui reste modérée. Dans ses dernières projections, le FMI table sur une croissance réelle de 3,3 % en 2026, puis 3,8 % en 2027, 4,2 % en 2028 et 4,6 % en 2031. Le Fonds souligne parallèlement l’importance des réformes structurelles, du développement du secteur privé et de l’inclusion financière pour soutenir une croissance durable.
Ces projections montrent aussi que l’objectif d’un changement d’échelle économique ne pourra pas reposer uniquement sur les investissements publics. Il devra passer par une base productive privée plus large, davantage d’entreprises structurées, une meilleure mobilisation des ressources intérieures et une progression de la productivité.
Dans cette équation, la formalisation peut jouer un double rôle : améliorer l’accès des entreprises aux services financiers et administratifs tout en élargissant progressivement l’assiette fiscale. Le passage de millions d’unités informelles vers des activités mieux identifiées et accompagnées représente ainsi un potentiel important pour l’économie nationale.
Loi de finances 2027 : le prochain test
La prochaine étape se trouve déjà dans la préparation de la loi de finances 2027. Lors de la caravane de Douala, les échanges devaient notamment permettre de tirer les enseignements de la mise en œuvre des mesures prévues par la loi de finances 2026. Parmi les dispositifs présentés figurent un congé fiscal de trois ans, un avantage fiscal supplémentaire de 20 % pour certaines entreprises recrutant et formant des jeunes et des femmes, ainsi que des facilités d’accès à la commande publique.
Le véritable enjeu sera désormais de mesurer l’efficacité de ces instruments sur le terrain : combien d’entreprises auront amélioré leur gestion ? Combien auront accédé au financement ? Combien auront créé des emplois durables ? Et surtout, combien auront franchi le cap de la formalisation pour intégrer les chaînes de valeur nationales, sous-régionales et africaines ?
À Douala, la 11ᵉ caravane aura donc posé une question qui dépasse largement le seul fonctionnement des Centres de gestion agréés. Pour le Cameroun, il s’agit désormais de transformer la masse entrepreneuriale existante en une force productive mieux organisée, plus compétitive et capable de contribuer davantage à la croissance, aux recettes publiques et au rayonnement économique du pays sur le marché africain.




















